A ce qu'il parait, j'aurais besoin d'un psy. C'est peut-être vrai, mais pourquoi payé des sommes astronomiques alors que le diagnostic est clair ? Rangez le canapé, rangez les hochements de têtes approbateurs. J'ai trouvé ce qui me ronge. Je le sais depuis toujours. J'ai trouvé la tumeur, le virus, l'abcès : mon frère. Enfin non. Pas mon frère, mais ce qu'il représente. Lui je l'aime, pour une raison que j'ignore - peut-être l'incompréhensible loi familiale qui nous impose d'aimer nos proches quoi qu'il arrive - mais je hais ce qu'il représente. Je hais cette perfection qui émane de lui. Je hais son nom qu'on me répète comme éternel exemple à chaque tournent important de ma vie. Ton frère a fait ci, ton frère a fait ça. La ferme ! Je ne suis pas mon frère & ne veux pas l'être. Je veux vivre ma vie, ma propre vie, loin de son exemple. Vous m'en avez tellement dégoûté que je fais l'inverse. Il est scientifique ? Eh bien, je serai littéraire. Il est populaire & sociable ? Eh bien, je serai renfermée & timide. Il est insensible ? Eh bien, je pleurerai pour un rien. Voilà. Je ne veux pas en faire un modèle.
Alors monsieur le psychologue, vous comprenez mon problème ? Non ? Alors peut-être que je suis l'unique personne a en souffrir. Qu'il en soit ainsi ! J'aurais découvert une nouvelle maladie mentale que je nommerai le syndrome du cadet. Un complexe d'infériorité qui vous bouffe de l'intérieur, qui détruit toutes vos victoires. A quoi bon essayer de se battre pour faire la fierté de mes parents ? Il arrivera ensuite, brandissant fièrement le drapeau de la Réussite. Et tous se tourneront vers lui, tous l'acclameront, tous l'applaudiront. Encore une fois. Et moi, je resterai dans un coin à observer ce déjà-vu qui me dégoûte & me blesse, pauvre gamine ratée. Le brouillon fait inutilement après l'Art. Non, gardez vos compliments. Je n'y crois plus. On aura beau dire, c'est lui qui a un avenir, pas moi. C'est lui l'enfant dont on parle avec fierté, pas celui dont on chuchote discrètement à l'oreille des parents qu'il a devrait aller voir un putain de psy. Je les emmerde, certes, mais veux leur fierté en même temps. Enfin non, pas eux. Je veux juste faire la fierté de mes parents, les seuls qui comptent. Les autres peuvent bien aller se prosterner devant mon frère s'ils le veulent.
Puis est venue l'adolescence. Et ce qui n'était qu'une blessure enfouie empira, intérieurement, discrètement, perfidement. Le petit complexe d'infériorité s'est transformé en dangereux sentiment d'inutilité. Ils ont beau dire, rien n'y fait. Je m'obstine à croire que je n'ai aucun rôle à tenir dans la grande pièce de l'Humanité. Voilà la déprime, la pesante déprime qui ne part jamais. Et me voilà recroquevillée dans mon bain, ne sachant si c'est le robinet ouvert ou mes larmes qui remplissent la baignoire. Me voilà à écrire mentalement des lettres d'adieux & fixer la date à laquelle le bain final arrivera. Celui où il faudra forcer la porte pour finalement trouver un corps sans vie, celui qui lèvera le voile sur ce problème qui me ronge de plus en plus. Mais si les projets suicidaires sont encore rares & rapidement oubliés, mon syndrome prend une autre forme : l'anorexie mentale. Un refus de manger, une volonté de devenir squelette. Pas parce que je rêve d'un corps parfait, non. En réalité, c'est un appel à l'aide. Si je me fais emporter par l'ouragan infernal, on parlera enfin de moi.
Alors, monsieur, qu'est-ce que vous faites de tout ça ? C'est un peu désordonné, je l'avoue. Mais voilà, j'ai vidé mon coeur, là, sur votre table. A vous maintenant d'y plonger vos mains, remuer à droite à gauche & de me donner votre verdict. J'attends. Mes propos sont confus ? Je me contredis toute seule ? Oui, je sais. Mais en fait, je vais vous faire une confidence : je crois que ce connard de bourgeois niçois avait raison en me traitant de gamine paumée ...